Quand enseigner rime avec créer
Pour Philippe et Myrianne, le chemin vers l’enseignement n’a rien eu d’une ligne droite. Entre graphisme, ébénisterie, télévision, programmation et restauration, leurs parcours ont emprunté de nombreux détours avant de se croiser dans le cadre du cours Atelier de création pédagogique collaborative en laboratoire de fabrication numérique offert à l’UQAM.
Au Square, cette rencontre a donné naissance à un projet original : une borne vox pop pensée pour redonner la parole aux citoyens et citoyennes du Quartier latin.
Des parcours façonnés par la curiosité
Avant de se diriger vers l’enseignement des arts, Philippe a multiplié les expériences. Après des études en arts visuels, il a travaillé en graphisme avant d’entreprendre une formation en ébénisterie. Plusieurs années plus tard, il est retourné sur les bancs d’école pour faire sa formation en enseignement.
Myrianne a suivi un parcours tout aussi singulier. Elle a d’abord amorcé des études en arts visuels avant de se tourner vers le graphisme, puis vers la direction artistique en télévision. Plus tard, elle a entrepris une formation en développement logiciel et travaillé comme programmeuse et analyste. C’est toutefois pendant la pandémie qu’elle a réalisé que quelque chose lui manquait : le contact humain.
Cette prise de conscience l’a conduite vers l’enseignement.
Aujourd’hui, tous deux enseignent dans des écoles secondaires tout en terminant leur formation universitaire.
La découverte du Square et de la fabrication numérique
C’est dans le cadre de leur cours universitaire que Philippe et Myrianne ont découvert le monde des Fab Lab. S’ils connaissaient déjà certaines technologies, ils ont été surpris par la diversité des outils et des possibilités offertes.
Cette découverte nourrit déjà la pratique enseignante de Philippe. Il initie ses élèves à la modélisation 3D et leur parle du mouvement maker, convaincu qu’il est essentiel de faire connaître ces ressources aux jeunes.
« À leur âge, j’aurais aimé savoir que ça existait », explique-t-il.
Redonner une voix au Quartier latin
Le projet qui les rassemble est né d’une réflexion sur le Quartier latin. En discutant des problématiques soulevées dans le cadre de leur cours à l’université, Philippe et Myrianne ont constaté que plusieurs groupes fréquentent le quartier sans nécessairement entrer en contact : étudiants, résidents, travailleurs, commerçants et visiteurs cohabitent souvent sans véritable dialogue.
Par ailleurs, le quartier fait face à plusieurs enjeux, notamment le taux d’inoccupation des locaux, la fermeture de commerces et la baisse de l’achalandage dans un secteur qui, autrefois, était très animé. Certains évoquent avec nostalgie les lieux de rencontre qui ont marqué leur parcours étudiant – cafés, bars, espaces de discussion – mais aussi les rassemblements spontanés où les échanges se faisaient naturellement.
Peu à peu, une idée s’est imposée : créer un dispositif qui permettrait aux gens du quartier de s’exprimer et de découvrir le point de vue des autres.
Une borne vox pop comme prétexte à la rencontre
Le projet de Myrianne et Philippe prend la forme d’une borne interactive à mi-chemin entre les téléviseurs d’autrefois et les réseaux sociaux contemporains. À celles et ceux qui ont connu l’époque où les studios de MusiquePlus étaient situés sur la rue Sainte-Catherine, la borne rappellera sans doute le célèbre vox pop installé à l’entrée de l’immeuble. Elle évoque cette expérience emblématique du Montréal des années 1990 et 2000.
Les utilisateurs seront invités à répondre à des questions portant sur leur expérience du quartier, leurs souvenirs ou les changements qu’ils souhaiteraient y voir. Les témoignages recueillis pourraient éventuellement être diffusés dans différents lieux du Quartier latin.
Le projet se distingue autant par son concept que par sa réalisation. Les deux étudiants ont conçu eux-mêmes la structure physique de la borne, en plus de développer l’interface interactive. Ils testent maintenant le prototype auprès d’élèves du secondaire. Le projet mobilise des compétences en design, en fabrication numérique, en programmation et en médiation.
L’esthétique rétro n’a pas été choisie au hasard. Inspirée des téléviseurs d’antan, elle renvoie à une époque où plusieurs personnes se réunissaient autour d’un même écran. C’est une manière symbolique d’évoquer le rassemblement et la conversation, dans un contexte où chacun visionne souvent différents contenus individuellement.
Apprendre en faisant
Au-delà du projet lui-même, Philippe et Myrianne partagent une même conviction : les technologies ont peu de valeur si elles ne servent qu’à produire des objets.
Selon eux, l’essentiel réside dans la démarche. Comprendre un problème, imaginer une solution, développer un prototype, puis l’améliorer : cet apprentissage est beaucoup plus riche que la simple utilisation d’une machine.
Cette vision influence déjà leur pratique pédagogique. Tous deux souhaitent encourager les jeunes à expérimenter, à concevoir et à développer leur pensée critique.
Transmettre à leur tour
Leur passage au Square leur a permis de découvrir bien plus qu’un atelier de fabrication numérique. Ils y ont trouvé une communauté, des ressources et une façon concrète de relier création, apprentissage et engagement citoyen. Philippe et Myrianne comptent bien continuer à intégrer ces approches dans leurs projets en enseignement. Car derrière la modélisation 3D, les imprimantes ou les prototypes se cache une idée beaucoup plus simple : créer des occasions de rencontre, d’échange et de découverte.
Et si leur borne vox pop donne la parole au quartier, elle révèle aussi quelque chose d’essentiel sur ses créateurs : pour eux, la technologie prend tout son sens lorsqu’elle rapproche les gens.